Lecture…

septembre 6, 2008

Le malheur du siècle : Communisme – Nazisme – Shoah
d’ Alain Besançon

Le malheur du siècle. Sur le communisme, le nazisme et l’unicité de la Shoah. Alain Besançon, Ed. Fayard, Paris, 1998, 165 p., 110 francs.

Alain Besançon est assurément l’un des plus grands penseurs de cette fin de siècle et la lecture de son dernier essai le confirme.

Un an après son discours “Mémoire et oubli du bolchevisme” prononcé à l’Institut lors de la séance publique annuelle des cinq académies, le 21 octobre 1997, Alain Besançon livre une réflexion très approfondie d’une part sur le déséquilibre existant entre la conscience historique du nazisme et celle du communisme et, d’autre part, sur l’unicité de la Shoah.

Sur ce sujet, il lui fut, selon ses propres termes, pénible de revenir mais ce sont les circonstances, notamment l’étrange levée de boucliers contre la publication du “Livre noir du communisme”, qui l’y ont poussé. Or, de même que les hérésies permettent involontairement au Magistère de préciser encore plus l’énoncé du dogme, les opposants à la vérité ou plutôt les partisans de l’amnésie et de l’amnistie des crimes du communisme, nous donnent, bien malgré eux, l’occasion unique de bénéficier des lumières de l’ouvrage d’Alain Besançon sur “l’amnésie du communisme et l’hypermnésie du nazisme”.

Sur le plan de l’analyse historique et politique, l’auteur compare le communisme et le nazisme comme deux espèces du même genre, le genre idéologique. Ce qui en fait des “jumeaux hétérozygotes” selon l’expression de Pierre Chaunu.

Leur même nature idéologique permet de déchiffrer nombre de traits communs : la promesse du salut temporel, la prétention de l’analyse scientifique déterminant une pratique politique bouleversant par la révolution l’ordre des sociétés humaines. Par nature exclusifs, ils se révèlent forcément contre Dieu.

Enfin, ils se donnent tous deux “le droit, et même le devoir, de tuer et (…) avec des méthodes qui se ressemblent à une échelle inconnue dans l’histoire”. Il faut lire cette étude comparative, effectivement pénible car descendant au plus profond de l’horreur, à tel point que l’analyse évoque les hypothèses soulevées à propos de l’action angélique dans le chapitre intitulé “Théologie”.

La gémellité des deux systèmes concerne les procédés de destruction physique (l’expropriation, la concentration, les “opérations mobiles de tueries”, la déportation, l’exécution judiciaire, la famine), de destruction morale (l’ineptie c’est-à-dire l’indigence de la formation mentale qu’ils prétendent imposer, la falsification nazie et communiste du bien) et la destruction du politique.

En ce qui concerne la Shoah proprement dite, Alain Besançon précise qu’il faut changer de plan car cette question n’est pas de celle que l’on peut traiter sur le seul plan de “l’étude comparative, neutre, scientifique”. L’auteur prend bien garde de dénoncer l’attitude d’une gauche qui voit son “intérêt à prétendre au monopole de l’antifascisme, confondu conformément à la vulgate communiste avec l’antinazisme (…) intérêt donc à mettre de son coté l’opinion juive en surenchérissant sur cette mémoire, ce qui entraîne cette opinion sur des terrains qui sont plus ceux de la gauche que ceux où se trouvent les intérêts de la communauté juive”.

Cette question, en fait, requiert les lumières du sacré, de la religion, d’où son caractère unique et, forcément, l’impossibilité d’y trouver une seule interprétation, une “solution complète universellement reçue”. Voici l’explication de la difficulté à s’accorder sur une interprétation unique de l’unicité de la Shoah telle que nous la livre in fine A. Besançon : “les Chrétiens disposent donc d’un schéma théologique cohérent de la Shoah, qui fait à la fois justice au sentiment juif de la différence et justice aux peuples, chrétiens ou non, qui ont subi des épreuves comparables, voire semblables.

Entre les uns et les autres, il ne peut y avoir “concurrence des victimes”. Sans confusion ni réparation, ils se distribuent en rangs égaux dans le chœur des souffrants innocents, unis dans une solidarité d’ordre théologique qui reste de toute part à définir.

En effet, ce qui paraît aux chrétiens comme un moment agonique du long travail de la rédemption paraît évidemment aux Juifs comme un pur scandale. Certains Juifs ont rejeté le mot Holocauste pour le motif que, désignant un sacrifice, il ne convenait pas pour nommer ce paroxysme insensé du mal et ont préféré le mot neutre de Shoah, “catastrophe”.

Les Chrétiens auraient pu accepter celui d’Holocauste parce qu’il a été vécu et récapitulé, justement comme un sacrifice, par leur Messie.

L’incompréhension mutuelle au sujet de cet événement ne repose donc pas sur un malentendu ni sur une mauvaise volonté, mais tient aux racines mêmes de la foi juive et chrétienne.

Les Chrétiens estiment que, dans la limité du connaissable, ils en détiennent une clef. Mais elle ne vaut que dans les limites de leur foi. Elle est récusée par les Juifs, et les chrétiens ne comprennent pas qu’ils la récusent. Ainsi, le problème de l’unicité de la Shoah ne peut trouver de solution complète universellement reçue. Reste donc à comprendre clairement cette irrésolution et à l’accepter”.

http://www.conflits-actuels.com/article.php3?id_article=207

Alain Besançon, membre de l’institut, a enseigné à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, ainsi qu’aux Etats-Unis. Il a obtenu le prix de l’essai et le prix d’histoire de l’Académie française.

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